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1974
/ 76

L'Atelier
de l'Epee de Bois mene
un travail de recherche experimental.
Le 24 janvier 1974, l'Atelier de l'Epée
de Bois se constitue officiellement en association loi
1901 ayant pour but "recherches et animations
théâtrales". Depuis sa création
en 1966, la troupe tente de définir le théâtre
comme un mode de vie où les membres de la création
théâtrale ne doivent plus pratiquer un
métier, mais insérer leur vie dans la
totalité de leur pratique artistique. A ce titre,
le spectacle que l'Atelier de l'Epée de Bois
crée en 1974 est donc l'aboutissement d'une recherche,
marquée par des étapes progressives et
s'articulant sur deux axes : un travail sur le thème
de la confusion vécue par chaque membre du groupe
dans sa relation à la société,
puis une lecture des textes de l'écrivain Eduardo
Manet afin de préciser les premiers éléments
de travail. En outre, les impératifs liés
à l'aménagement du bâtiment, le
recours aux matériaux de récupération
pour la construction des décors et l'absence
de moyens pour l'acquisition de costumes influent directement
sur l'élaboration de cette nouvelle création
: "L'apport créatif quotidien des comédiens
et du metteur en scène s'est conjugué
avec les nécessités économiques
et le bénéfice du hasard pour permettre
à cette expérience d'évoluer jusqu'à
son achèvement"3I7. Intitulé Locos, ce qui en espagnol signifie « fous »,
ce spectacle développe le caractère étrange
d'un univers oppressif où trois personnages,
déchirés par la folie et la violence,
vivent de façon recluse. Cette situation particulière
est perturbée par l'irruption d'un personnage
extérieur à cet univers, à travers
lequel se focalise toute l'expression autodestructrice
des trois autres protagonistes : ils le placent donc
au centre de leur monde tout en étant conscients
que leur unique issue est la mort. A travers cette création,
l'Atelier de l'Epée de Bois souhaite traiter
de la répression subie au quotidien par chacun
de ses membres, mais à travers une forme théâtrale
dont chacun des interprètes sait à quel
point elle est marginale. Le dispositif scénique
de Locos est fait d'un immense bac de 75 m2 et d'un mètre de profondeur autour duquel les
spectateurs sont invités à s'asseoir.
Cette fosse est remplie d'un mélange de sciure
et de sable, cinq sortes de plates-formes évoquant
des ruines de guerre sont réparties aux quatre
coins et au centre. L'action débute dans le noir
total tandis que résonnent des bruits de pas
affirmés. Une lueur bleutée apparaît
par une lucarne du plafond d'où tombe une échelle
de cordes par laquelle un homme descend avant de s'enfoncer
dans le centre de la fosse. Plongé dans la pénombre
par des éclairages en demi teinte ponctués
d'effets d'éclairs, le public découvre
un monde où il ne subsiste plus que violence,
souffrance et folie. Ainsi, deux hommes et une femme
tous trois vêtus de haillons, errent, gémissent,
hurlent et s'agressent mutuellement. Leurs mouvements,
d'une grande retenue, dégagent une puissante
force d'évocation théâtrale et,
durant l’une de ces scènes, le personnage
féminin se fait arracher son bébé
par les deux hommes qui le dévorent en ricanant
comme des bêtes. Partagés entre la peur
de la vie et celle de la mort, les trois personnages
n'ont jamais recours à un langage intelligible
et semblent être les derniers survivants d'une
civilisation détruite: "Ils sculptent
des mots dans un paysage qui s'effrite, des mots que
l'on ne comprend pas, c'est la destruction du langage,
du processus logique de la communication. Semblables
à des taupes qui auraient autrefois connu la
lumière, leur souffrance et leur terreur, leur violence exacerbée, restent
leur seul mayen d'expression, leur seule nécessité" Mlt. L'homme, qui est descendu du toit,
est attaché, supplié, adoré puis
renié par les trois personnages qui tentent ensuite
de s'enfuir par l'échelle, alors que des coups
de feu sont tirés par la lucarne. Les trois corps
restent suspendus en se balançant dans le vide,
puis le personnage venu de l'extérieur se détache,
monte par l'échelle en les piétinant et
disparaît par la lucarne. La scène est
alors de nouveau plongée dans le noir tandis
que le bruit de pas affirmés résonne dans
toute la salle comme à l'ouverture du spectacle.
Créé le 23 avril 1974, Locos est
joué jusqu'au 22 juin, mais l'exploitation de
ce spectacle est assez difficile car le public n'est
pas nombreux: "La cruauté d’Artaud
est démultipliée à l'infini jusqu'à
l'absurde. Cela existe, voilà tout. Mais il faut
le dire. Et le voir, si l'on n'a pas peur des expériences
et le coeur bien accroché" J19.
L'Atelier de l'Epée de Bois est effectivement
un groupe qui s'efforce de réaliser un travail
théâtral expérimental dont l'esprit
a pu se dessiner depuis la création de Martyrs.
En 1975, la troupe compte huit membres
actifs qui participent bénévolement aux
différents tâches de création et
qui espèrent à l'avenir pouvoir vivre
de leur travail. Dans le même temps, certains
comédiens diversifient leurs activités
et créent deux spectacles au Théâtre
pour Enfants du Parc Floral : Dulcinée de
mars à mai, puis Le Voyage au pays de Gaspard de novembre à décembre. En février
1975, l'Atelier de l'Epée de Bois réalise
également un long métrage (16 mm noir
et blanc) intitulé Etat des lieux Nekros dont le tournage se fait en Normandie et occasionne
une animation à Lillebonne. Enfin, la troupe
qui tient à ouvrir son lieu à d'autres
compagnies, accueille le Théâtre Go d'octobre
à novembre 1974 avec Le Pouvoir se conserve
dans la fraîcheur des tombes, puis le Théâtre
Éventuel de décembre 1974 à janvier
1975 avec Le Chevalier à la Charrette: "Nous
serions heureux que vous puissiez voir ce travail. Si
leur conception du théâtre est différente
de la nôtre, voire à l'extrême contradictoire,
nous nous sentons cependant liés dans cette aventure
théâtrale qu'ils partagent, ainsi nous
les accueillons dans nos locaux de la Cartoucherie" 12(1. A cette époque, la composition
de la troupe a déjà beaucoup changé
par rapport à ses débuts, mais chaque
création est toujours séparée par
une longue période de recherche afin que le spectacle
aboutisse parfaitement à la ligne définie
en commun au sein de la troupe. L'Atelier de l'Epée
de Bois préfère donc prendre son temps,
plutôt que de céder aux logiques économiques
traditionnelles de production théâtrale
dont il est par ailleurs parfaitement exclu puisqu'il
est tout juste en train de se faire connaître
: "/r/, ce n'est pas seulement un lieu de répétition
: c'est une maison, nous sommes chez nous. Nous sommes
continuellement en train d'arranger quelque chose, de
repeindre les extérieurs, pour faire en sorte
que le théâtre soit toujours en état
de marche". Au commencement de chacune des
créations, la troupe choisit un thème
en relation directe avec les motivations du groupe,
et pour lequel les interprètes construisent des
liens en travaillant ensemble à l'élaboration
d'une forme théâtrale. Des petites scènes
écrites ou choisies par Antonio Díaz-Florián
varient au fur et à mesure qu'elles sont sélectionnées,
élargies ou éliminées. L'acteur
n'a pas de rôle préalablement attribué
puisqu'il est invité à jouer en fonction
de sa propre vie et de la façon dont il voit
le monde. Enfin, les décisions liées au
dispositif scénographique se prennent également
de façon évolutive durant les répétitions
: "Nous sommes des nomades sociaux, qui, pour
pouvoir s'exprimer, doivent construire une baraque ensuite ;
on n'achète jamais de préfabriqué,
seulement de la matière brute. On fait des exercices
de karaté et de kendo, exercices de base orientaux
qui peuvent servir de discipline physique et spirituelle
: tous les mouvements sont des éclats et pour
exprimer un grand cri l'art martial est nécessaire" 322. L'année suivante, l'Atelier
de l'Epée de Bois franchit un pas dans les réseaux
de diffusion professionnelle, puisqu'il bénéficie
d'une coproduction du Festival d'Automne. Intitulée Toro, la nouvelle création de l'Atelier
de l'Epée de Bois n'use toujours pas d'un langage
parlé intelligible et fait de nouveau l'objet
d'une importante recherche scénographique. Cette
fois encore, le dispositif a l'allure d'une fosse sur
laquelle les spectateurs ont une vue plongeante. C'est
un rectangle de 60 m2 dont les parois de
cinq mètres de hauteur sont faites par des murailles
de sacs, comparables à ceux dont on se sert pour
consolider les tranchées en temps de guerre.
A l'intérieur de ce grand volume, différentes
murailles forment un dédale de lignes aux allures
de camp militaire et les spectateurs, répartis
sur le haut des deux largeurs, dominent cet enclos rectangulaire.
Au centre se dresse une poutre brisée sur laquelle
est posée une bougie allumée, au sol une
immense flaque rouge. S'éclairant de torches,
quatre personnages font leur entrée : trois d'entre
eux, vêtus de guenilles en toile de jute, portent
au dos un épais pilori de bois retenu par des
cordes, tandis que le quatrième, qui semble être
leur chef, en partie infirme, se déplace exclusivement
avec des béquilles. Tous leurs échanges
sont empreints de la violence typique des relations
dominant/dominés et dans cette espèce
d'arène à laquelle le titre du spectacle
renvoie, les quatre personnages s'attaquent, se défendent,
se volent, se commandent, obéissent, s'entraident,
se révoltent et se torturent les uns les autres.
Ils apparaissent comme les prisonniers d'un monde étouffant
leurs cris et réduisant toute leur attention
à des objets rappelant l'existence d'un ailleurs.
Ainsi, un livre déchiré et des lettres
dont les enveloppes portent les marques de l'aéropostale
sont les supports de rites macabres où se mêlent
tour à tour le feu, un coq, un crâne humain
ou bien encore un bol de sang. A travers cette dénonciation
des violences, qui évoquent à la fois
les dictatures et les prisons, mais également
le combat des hommes pour leur liberté, le public
se retrouve profondément touché par des
images qui en appellent plus à la sensibilité
qu'au raisonnement ; "Toro ne montre pas une
agonie mais les sursauts pathétiques, les déchirants
effets de la survie. C'est à peine un spectacle
malgré sa terrible beauté et malgré
le contrôle des comédiens sur leurs actes.
C'est la vision d'un danger mortel venu du passé
et toujours présent í23.
Le spectacle est créé à l'Atelier
de l'Epée de Bois le 8 octobre 1975 où
il est programmé dans le cadre du Festival d'Automne
à Paris. Bien qu'il laisse bon nombre de spectateurs
dans un très grand état de choc, certains
lui trouvent de décevantes similitudes avec Akropolis que Jerzy Grotowski avait présenté
en 1967 au Théâtre de l'Epée de
Bois. Mais pour Antonio Díaz-Florián,
ce spectacle est en fait l'expression quasi viscérale
des préoccupations de la troupe: "C'est
l'expression de notre désespoir, de notre révolte
contre la société. (...) Les
spectateurs sont des amis, invités à partager
un moment de notre vie. Pour que la communion entre
eux et nous se fasse, il ne faut pas qu'ils soient très
nombreux. Nous avons limité les places à
quatre-vingt-dix. (...) L'activité politique
est l'activité supérieure, ce n'est pas
avec le théâtre qu'on va changer quelque
chose et ce que je souhaite, c'est que les membres de
la troupe deviennent un jour révolutionnaires" 324. En 1976, l'Atelier de l'Epée
de Bois maintient son identité de théâtre
de recherche, mais opte pour l'espace vide et inclut
pour la première fois le texte écrit sous
la forme d'une narration interprétée par
un des comédiens et à laquelle les deux
autres donnent une forme scénique. Le point de
départ de ce nouveau spectacle est une lecture
du journal de Che Guevara dans lequel ce dernier annonce
sa mort et l'échec de son entreprise révolutionnaire
en Bolivie. Le déroulement chronologique débute
par le jour de sa mort, pour progressivement revenir
sur les différentes étapes de son combat
: "Nous avons été confrontés
à un sujet ambitieux, celui d'exprimer par des
images le sentiment qui nous lie aux morts dans la lutte.
Notre mémoire nous restitue cette violence et
cet espoir qu'ils ont su donner au monde. (...) Dans
un premier temps, le cri s'est installé en nous,
mais au cours du travail, ce cri est devenu silence
d'espoir. (...) Ce qui n'était à I'origine
qu'un exercice nous a permis de réaliser essentiellement
et sans doute pour la première fois un travail
d'atelier. En ce sens, tout a été construit
avec lenteur, sans se préoccuper du stade ultime
de la représentation au public" 12\ Le texte définitif est écrit
par Antonio Díaz-Florián. La grande salle
de l’Atelier de l'Epée de Bois est utilisée
dans le sens de la longueur, l'espace est pratiquement
vide et les spectateurs sont installés sur des
gradins en relation frontale par rapport à l’aire
de jeu. A l'avant-scène, deux autels faits de
pavés érodés sont disposés
des deux côtés, un troisième, d'environ
un mètre de hauteur, est installé au centre
de l'espace. Au fond se trouve, côté jardin,
un échafaudage soutenant à un mètre
du sol un plateau sur lequel sont installés une
table ainsi qu'une chaise et, côté cour,
un échafaudage maintenant à deux mètres
de hauteur une sorte de cage. Le sol est recouvert de
cailloux blancs, de sable et de pierres calcinées,
tandis que les murs sont maculés de traces d'écoulements.
La représentation débute par l'entrée
d'un personnage tenant sous le bras une radio diffusant
de la musique et allant s'asseoir à la table.
II fait alors à haute voix la lecture du texte
de Che Guevara sur un ton d'une extrême froideur
réduisant à l'état de paroles affables
la charge du message révolutionnaire.
Durant toute cette lecture, un second personnage
muet et immobile se tient debout dans la cage installée
côté cour. Enfin, dans le même
temps, une longue silhouette noire encapuchonnée
et sans visage se déplace au ralenti dans le
grand espace nu qui est plongé dans la pénombre.
Ce troisième personnage s'exprime en quechua
(langue de la cordillère des Andes) et symbolise
ainsi les cris de révolte des paysans les plus
pauvres de cette région que Che Guevara avait
voulu soulever : "Le théâtre,
c'est la contradiction entre ces trois présences, entre ces trois lectures. Le condamné là-haut
qu’il faudrait arracher à sa
cage. Le jeune homme saisi dans la lecture. Il a pénétré
dans cet espace funéraire muni d'une
mémoire autre pour lire ce qui est écrit par les mots, mais il va fuir ce qui est écrit
par le piétinement. Car ils lisent
l'écrit, mais ils ne lisent pas les cris" 126. Intitulé Yuro, ce
spectacle est créé à l'Atelier
de l'Epée de Bois le 15 septembre 1976. II
est ensuite présenté au Festival de
Palerme en 1976, puis au Festival de Nancy en 1977,
année où ce retour du texte dans l'univers
théâtral de l'Atelier de l'Epée
de Bois va s'accentuer de façon progressive
et déterminante. Enfin, du 3 au 27 mars 1976,
l'Atelier de l'Epée de Bois accueille The
Penny arcade peep show d'après William
S. Burroughs par le Plan K, troupe de théâtre
expérimental de Belgique.
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