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1971
1971-72
1973
1974-76
1977-80
1980-85
1985-94
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1980
/ 85

L'Atelier
de l'Epee de Bois devient le Theatre de l'Epee de Bois .
Au printemps 1980, Antonio Díaz-Florián
et sa troupe quittent le bâtiment partagé
avec l'Atelier du Chaudron pour s'installer dans le
bâtiment qui a été libéré
en juillet 1979 par Jean Dubuffet. Dix ans après
la transformation de la Cartoucherie en ensemble théâtral,
une de ses troupes fondatrices va donc à nouveau
y aménager un théâtre. A travers
ce "nouveau départ", l’Atelier
de l'Epée de Bois souhaite également changer
son mode de fonctionnement, se plonger dans les grands
textes du répertoire et ouvrir son lieu à
d'autres compagnies. La troupe conçoit elle-même
les plans d'aménagement. Les travaux vont d'abord
durer cinq ans pour atteindre une première phase
de réalisation, puis nécessiter dix ans
pour être complètement achevés.
A l'exception des travaux de sécurité
confiés à des entreprises extérieures,
la transformation des deux nefs est réalisée
par la troupe qui compte alors dix-sept membres: "C'était
un campement absolument hallucinant. Antonio,
c'était vraiment l'homme préhistorique
et il a vraiment construit. C'est de lui dont
je garde le souvenir de celui qui s'est le plus
colleté avec la Cartoucherie, j’entends
physiquement, pour construire, faire des murs...
La somme de travail qu’il a abattu avec sa
compagnie est absolument extraordinaire, de
résistance au froid, au manque d'argent,
à tout" 5I2. La troupe construit
son théâtre dans la nef de gauche513 en créant trois espaces se succédant dans
le sens de la longueur: un foyer et une petite salle
de spectacle occupent la première moitié
de la nef, tandis qu'une grande salle de spectacle occupe
toute la seconde moitié. Cette organisation est
conçue pour servir de lien entre acteur et spectateur,
la perception sensible de l’architecture intérieure
reposant non pas sur ce qui se voit, mais sur ce qui
se ressent. Ce nouveau théâtre de la Cartoucherie
s'ouvre sur un foyer d'accueil aux dimensions harmonieuses,
la sensation d'aisance étant renforcée
par l’omniprésence du bois, à travers
une très nette référence à
l’architecture andalouse. Ainsi, le plancher sur
lequel sont réparties des tables est délimité
par des petites rambardes, le mur mitoyen de la première
salle de spectacle est habillé de boiseries et,
le long de ce mur, deux escaliers desservent une mezzanine:
ce premier étage domine donc le foyer d'accueil
en l'entourant, sorte de métaphore du corps de
l'acteur enveloppé par le théâtre.
Depuis le foyer, deux couloirs mènent d'abord
à la petite salle de spectacle en l'entourant.
Ici, l’harmonie est instaurée par un équilibre
entre le volume occupé par le gradin et celui
de l’aire de jeu, la relation de l'un à
l'autre est soutenue par une série d'éclairages,
habillés de lampes à pétrole, courant
le long des parois qui vont de jardin à cour,
en passant par l’arrière du gradin. Les
murs ainsi que le sol sont intégralement boisés,
l’aire de jeu est un grand volume vide, comportant
un marquage rectangulaire au sol et un mur d'arrière
scène, doté de trois portes: dans le prolongement
de la porte centrale, la mise en perspective est accentuée
par une alcôve ornée d'un vitrail rond
derrière lequel un faux jour est maintenu. A
travers cette scénographie en fixe du palais
à volonté, la troupe de l’Epée
de Bois pratiquera volontairement un théâtre
de place publique, de tréteaux. L'accès
à la grande salle de spectacle se trouve dans
le prolongement des couloirs menant à la première
salle. Cette fois encore, le principe d'équilibre
entre les volumes du gradin et de l’espace scénique
est maintenu, de même que le lien, par une série
d'éclairages sous forme de lustres. Ici, les
murs sont en pierres apparentes, celui de l’arrière
scène comporte également trois portes,
l’espace scénique est totalement nu, à
l’exception d'une empreinte circulaire au centre
de l’aire de jeu. Enfin, une troisième
salle, très petite, est créée à
1'étage : de taille rectangulaire et totalement
boisée, elle reproduit le dispositif d'un tribunal
et les spectateurs y sont installés comme des
jurés, enveloppant ainsi la moitié de
l’espace de jeu. Mais cette description correspond
aux résultats obtenus après deux phases
de travaux, d'une durée respective de cinq et
dix ans, ce qui signifie que, de 1980 à 1985,
les spectacles sont joués dans un bâtiment
en état de transformation. La troupe travaille
donc sans relâche en alternant la poursuite du
chantier avec celle de son travail théâtral: "L’aide du Théâtre du Soleil
dès le début et jusqu'à présent
a été constante, ainsi que celle
du Théâtre de la Tempête pour les
démarches administratives et l'aide morale du
Théâtre de l'Aquarium. Ils nous regardaient
travailler et nous les regardions travailler, et de
les voir nous encourageait. Cette aide-là était
fondamentale. Sans eux, nous n'aurions pas pu rester".
C'est donc le début d'une transformation radicale
de l'Atelier de l'Epée de Bois qui, en se dotant
d'un outil de travail de cette ampleur, passe inévitablement
d'un fonctionnement artisanal à une structure
d'entreprise culturelle. En outre, l'envie d'y poursuivre
l'accueil des compagnies est motivée par le désir
de se confronter à d'autres expériences
sur un mode enrichissant, et par la possibilité
de pouvoir répondre aux difficultés posées
aux compagnies désirant jouer en Ile-de-France.
D'avril à juillet 1980, l'Atelier de l'Epée
de Bois accueille donc Le Neveu de Rameau de
Diderot par Jean-Marie Simon (Baraque Théâtrale
et Musicale). Curieusement, dix ans après avoir
consacré l'ouverture du Théâtre
de la Tempête avec L'Histoire du soldat de
Raimuz et Stravinsky, Jean-Marie Simon est le premier
artiste invité dans le nouveau lieu investi par
Antonio Díaz-Florián, qu'il avait lui-même
introduit à la Cartoucherie, neuf ans plus tôt
en l'employant comme régisseur. Simultanément,
l'Atelier de l'Epée de Bois s'engage dans les
répétitions de Hernani de Victor
Hugo. Alors que cette création coïncide
avec les travaux, d'autres transformations s'imposent
sans prévenir sur le plan artistique. La troupe
doit effectivement résoudre les difficultés
que lui pose encore le théâtre de texte
dont elle n'a fait le choix que depuis trois spectacles.
Si les débuts de l'Atelier de l'Epée de
Bois sous forme de training théâtral ont
effectivement fait leurs preuves, puis trouvé
leur forme à travers la grande richesse d'un
théâtre expérimental, le choix de
se confronter aux grandes oeuvres du répertoire
contraint la troupe à devoir se questionner sur
la formation de 1'acteur: "Nous sommes arrivés
au théâtre par hasard et une fois dedans
nous avons commencé à apprendre le pourquoi
de notre choix. Mais nous ne savions pas au départ
où nous allions et qui nous étions. (...)
C'est cette autodétermination qui, en sept ans,
a fait de vrais acteurs de ces gens qui sont arrivés
là à dix-huit ans sans aucune formation
préalable. Mais l'acteur qui joue Hernani ne
s'est pas rendu compte, au moment où il le faisait,
de l'importance de jouer ce personnage... à vingt-quatre
ans. C'est en le jouant qu'il est devenu acteur. (...)
Le seul moyen, pour nous, de devenir acteur c'est d'entrer
de plein pied dans l'univers théâtral et
dans la dimension de l'art. L'expérience a aussi
fait ressortir le lien entre le travail manuel, la construction
du lieu et le jeu de nos acteurs. (...) C'est d'ailleurs
dans ces données et dans ce rapport à
toute activité théâtrale que réside
la véritable formation de l'acteur, ce qui met
l'acteur en état de jouer Hernani. La formation
technique prétend faire un acteur en deux ou
quatre ans mais ce n'est rien, à côté
de l'apprentissage de l'essence de l’art théâtral
qui passe à travers ce rapport au théâtre.
De même les indications scéniques sont
les approximations grossières à côté
de la relation metteur en scène-acteur qui s’établit
et permet, elle, de jouer Hernani. Cette relation
se construit sur des principes admis, des interdits
acceptés, qui n'ont rien à voir avec "l’étude
du personnage". Certes cette quête, cet accouchement,
se fait, pour nous, pour l'instant, dans la douleur;
douleur ou peut-être on se complaît un peu" S1\ Au sein de l'Atelier de l'Epée
de Bois, la question de la formation reste donc indissociable
de son identité profonde et de sa démarche
qui, dans ce domaine, n'est pas technique. Elle correspond
plutôt à une certaine complicité
faite de rigueur, d'échanges, de discipline et
de principes internes qui sont acceptés par chacun
des membres. En outre, l'édification du théâtre
constitue la nouvelle utopie motrice de la troupe dont
la vie quotidienne se retrouve elle-même théâtralisée
à mesure que se poursuit son histoire. La petite
salle de spectacle est achevée durant l'été
1980 et c'est ici que la troupe reprend Hernani de Victor Hugo, dont la création s'est faite
au Théâtre d'Evreux le 9 décembre
1980. Les interprètes, en costumes d'époque,
jouent dans un espace vide où est installée
une petite estrade : au centre, une colonne sous forme
d'autel est successivement ornée d'une miniature,
d'une sculpture ou d'un chandelier. Ce spectacle est
joué à la Cartoucherie de décembre
1980 à février 1981, puis d'avril à
mai, et consacre l'ouverture du nouveau lieu habité
par l’Atelier de l'Epée de Bois: "Le
fait de construire, de nos mains, un nouveau théâtre,
a constitué une expérience qui, par sa
démesure et son intensité, nous a permis
de saisir de l'intérieur la passion romantique.
La résonance profonde de cette pièce a
trouvé un écho identique dans la passion
qui mène notre troupe sur les chemins d'une possible
utopie" 5".
Le début d'année 1981
est marqué par la poursuite des représentations
de Hernani qui ne désemplissent pas,
ainsi que par le passage hors commission de la subvention
attribuée à la compagnie. En août
1981, l'Atelier de l'Epée de Bois réalise
un second film Epée de Bois XV (couleur
18 mm) dans lequel on découvre le travail artistique
de la compagnie (Les Justes, Fuente Ovejuna, Hernani, répétitions des Ecrits contre
la Commune) ainsi que les travaux menés
dans le bâtiment en 1980. L'idée de ce
film est née des questions posées à
la troupe lors de ses rencontres avec le public et il
est intégralement produit par l’Atelier
de l'Epée de Bois: "Economiquement,
il y a un patron, disons un directeur, un meneur, que
je suis, un peu anarchique, baroque ou exagérément
directif et de temps en temps aussi rigolard. (...)
Tout l'argent des tournées, des subventions,
des spectacles, entre dans une seule caisse,
qui est celle du théâtre. Et c'est le trésorier,
qui est également comédien, qui
paye les gens, tous exactement au même salaire.
C'est un des grands enseignements qu'on a tiré
des autres troupes de la Cartoucherie, l'égalité
des salaires, et à travers cette égalité,
nous pouvons exiger l'égalité des responsabilités.
(...) Quand on a un spectacle le soir, on ne
traîne pas: on est soit sur le plateau, soit
à l'accueil, à la caisse, à la
régie... Mais là encore ceux qui ne sont pas indispensables, trouvent le moyen de rester
pour être solidaires. Souvent c'est moi
qui suis obligé d'en pousser un dehors en lui disant : tu es expulsé, va dormir. De
septembre à novembre 1981, la troupe s'engage
dans les répétitions de son prochain spectacle
qui prend pour support littéraire une série
d'écrits contre la Commune. Plutôt que
de se consacrer à l'héroïsme des
Communards ou à l’horreur de ceux qui les
ont massacrés, l'Atelier de l'Epée de
Bois choisit de se consacrer aux textes produits par
l’intelligentsia qui, à l’époque,
applaudissait les massacres. Suite à l'écrasement
de la Commune qui avait été instaurée,
du 18 mars au 28 mai 1871, on procéda effectivement
à 30000 exécutions en huit jours, ainsi
qu'à 37000 arrestations et 1300 condamnations
à travers une forme de répression terriblement
violente que Louise Michel résuma alors par cette
formule : "la curée chaude
puis la tuerie froide". L'idée de ce
spectacle fait suite à la publication du recueil. Les écrivains contre la Commune réalisé
par Paul Lidsky et publié aux éditions
Maspero quelques temps plus tôt. L'Atelier de
l’Epée de Bois procède donc à
une sélection de textes regroupant des écrivains
de droite comme Alexandre Dumas fils, mais aussi des
royalistes (Barbey d'Aurevilly, Gobineau, Taine, Rena),
des républicains (François Coppée,
Anatole France, Jean Richepin, Georges Sand, Emile Zola)
et on y trouve également G. Flaubert, Théophile
Gautier, Edmond de Goncourt, Leconte de l'lsle, Ernest
Feydeau et Maxime Ducamp à travers des extraits
d'articles, d'essais, de romans ou de correspondances
privées. L'adaptation théâtrale
se fait donc sous la forme de monologues joués
par un seul comédien qui, durant une heure quarante,
interprète ces extraits d'anthologie contre révolutionnaires
avec une conviction terrifiante. Le décor est
marqué par la mode Napoléon III, à
l'aide de lourdes tentures, de lampes voilées,
de candélabres, de meubles massifs et d'un prie-Dieu.
De même, l'interprète revêt successivement
différents costumes d'époque comme la
redingote de Javert, le haut-de-forme du bourgeois,
la cape noire du Jésuite ou bien encore un sabre
de cavalerie. Dans l'ensemble, tous ces textes dénoncent
les bas instincts du peuple, l’engagement des
femmes, les étrangers de l'Internationale et
confèrent à cet événement
politique la dimension d'une malédiction divine.
Jules Vallès y est traité de ministre
de 1'Insurrection, on y évoque également "les cris d'orgie des femelles rouges", tandis qu'Edmond de Goncourt considère que "l'égalité est la plus horrible
des injustices et que le privilège est conforme
à la nature", alors qu'Emile Zola se
demande si "le bain de sang n'était
pas tout compte fait une horrible nécessité". Créé le 1er décembre
1981 sous le titre Ecrits contre la Commune, ce
spectacle surprend énormément le public.
Par ailleurs, de nombreux enseignants refusent d'y amener
leurs élèves alors qu'ils étaient
venus en masse voir Hernani:le spectacle fait
effectivement scandale puisqu'on y trouve certains grands
noms du patrimoine littéraire français.
L'Atelier de l'Epée de Bois le joue tout de même
jusqu'en 1982, en alternance avec la poursuite des travaux,
la reprise de Hernani au printemps et une tournée
de Fuente Ovejuna à 1'automne. Fin 1982,
la grande salle de spectacle est construite et, de juin
à juillet 1982, l'Atelier de l'Epée de
Bois accueille le Living Theatre qui n'était
plus venu en France depuis 1972. Judith Malina et Julian
Beck y présentent alors L'Homme massede
Ernst Toller ainsi que Antigone d'après
Sophocle et Holderlin: "La compagnie a maintenant
la possibilité de mettre son outil de travail
à la disposition d'autres troupes et de répondre
ainsi à son désir de rencontres et d'échanges,
qu'elle considère comme nécessaires à
son épanouissement.
En 1983, la troupe de l'Epée
de Bois se plonge dans l'univers de Federico Garcia
Lorca à travers La Mort travestie. Initialement,
Antonio Díaz-Florián souhaitait mettre
en scène Sans titre, projet rendu impossible
par le refus de la soeur de l'auteur, héritière
des droits. II s'agit donc d'une adaptation d'après Le Public et Sans titre, la démarche
de la troupe se voulant clairement politique, en référence
aux luttes contre le franquisme : des artistes interprètes,
enfermés dans un théâtre, jouent
cette pièce tout en sachant qu'ils vont mourir
assassinés. Sur scène, l'espace au plancher
lustré est pratiquement vide, à l'exception
d'une série de lourds rideaux pourpres et or,
noués à la base et créant une sorte
d'espace à l'italienne en pleine débâcle.
Deux séries de loges sont situées des
deux côtés de l'avant-scène, le
tout est plongé dans des éclairages mourants,
tandis qu'un vieux poste radiophonique distille des
discours et des chants guerriers. Le spectacle est créé
le 8 mars 1983 à la Cartoucherie: "Eclats
de rire. Eclats de sexe. Eclats de sang. L'érotisme
est partout: mêlé à I'angoisse d’un
théâtre qui s'effondre, et des visages
grimés qui cachent encore leurs plaies sous les
métaphores de la fièvre, sous les défroques
d'un monde à l'agonie. (...) où la volupté,
le baroque, le macabre nous restituent plus âprement,
plus durement le cri de Lorca dans sa nudité" . Cette même année, la troupe poursuit
son exploration du répertoire de Federico García
Lorca à travers La Maison de Bernard Alba. L'espace scénique est quasiment le même
: vide, parquet lustré, patio fait d'arcades
au centre, balcons faits d'arcades des deux côtés
de l’avant-scène et les interprètes
portent des costumes d'influence arabo-andalouse. Ce
spectacle est créé le 21 septembre
à l'Atelier de l'Epée de Bois où
il connaît un grand succès: "La
mise en scène d'Antonio Díaz-Floriàn
mythifie le désir jusqu’à l'excès
baroque et parvient à un jeu de chair et de sang
tel que l'aurait sûrement voulu Lorca. En sortant
du spectacle, on a envie d'un homme". Ces
deux pièces de Federico García Lorca sont
données en alternance à la Cartoucherie,
puis en tournée où est également
repris Hernani. Ainsi, la période liée
à la recherche d'un théâtre expérimental
est définitivement révolue: "Une
étape importante, qu'il fallait traverser. a
été l’élaboration d'un style
de jeu très théâtral dont actuellement
on se sépare et on se moque, mais cet excès
n'était pas dû à une position théorique,
plutôt à une autoformation cruelle, d'épreuve
physique, qui a donné un résultat artistique" 52:. Les occasions de rencontres avec
le public se multiplient, y compris en dehors des périodes
de représentations. L'Atelier de l'Epée
de Bois organise par ailleurs son premier stage avec
des enseignants autour de La Maison de Bernarda
Alba durant l'automne 1983. En l'espace de trois
ans, la troupe a réussi à construire les
deux salles de spectacle dont les finitions ont été
précipitées par l'accueil du Living Théâtre.
L'Atelier de l'Epée de Bois met alors en chantier
la cuisine, la salle à manger ainsi que l’agrandissement
des bureaux: "Considérant la foi qui
nous anime et l'ardeur avec laquelle nous effectuons
notre travail, nous prétendons à la qualité
d'authentique troupe permanente. Nous désirerions
à présent gravir une marche supplémentaire
dans notre évolution. A I'enthousiasme qui guide
notre démarche de "militants" du théâtre
que nous sommes et que nous entendons rester, nous aimerions
ajouter les moyens matériels qui permettent d'assurer
un train de vie plus décent aux membres de notre
compagnie et nous aider dans l’accomplissement
des projets que nous nous sommes déjà
fixés". Enfin, en 1983, l'Atelier de
l'Epée de Bois accueille Patience... d'après Patience dans I'azur de Hubert Reeves par Georges
Bonnaud de mai à juillet, puis Rue Noire de Anny Diguet par la Compagnie Roger Blin et le
Théâtre du Gué de décembre
1983 à janvier 1984.
Le 25 avril 1984, la forme actuelle
de la petite salle est inaugurée avec Le
Prince travesti de Marivaux, spectacle qui connaît
un très grand succès auprès du
public. Loin de toute démarche politique ou sociale,
cette création constitue pour la troupe un plaisir
artistique lié à celui du verbe. Au-delà
des images surfaites du marivaudage, Antonio Díaz-Florián
appréhende cet auteur, comme représentatif
des débats fondamentaux du XVIII siècle
traversés par la philosophie des lumières
et les soubresauts pré-révolutionnaires,
sa lecture dramaturgique en fait donc une tragi-comédie.
Les interprètes, vêtus de somptueux costumes
d'époque, évoluent dans un espace quasiment
vide, à l’exception d'une série
de tapis et d'une multitude de miroirs: "Le Prince
heureux est une somme de l'univers de Marivaux,
où la féerie, le romanesque, la bouffonnerie,
la psychologie et la politique composent un des plus
heureux alliages de notre théâtre".
Cette même année, le 1er octobre,
la forme définitive du foyer d'accueil est inaugurée
avec Le Paradoxe du comédien de Diderot.
Le choix de ce texte est issu d'un questionnement de
la troupe sur le théâtre, l'acteur, le
public et la fonction sociale de la production théâtrale.
Pour Antonio Díaz-Florián il est également
lié à un goût personnel pour "I'aspect
frustre et franc de la pratique philosophique". Enfin, ce texte permet à la troupe de prendre
du recul par rapport à son travail théâtral
en se plongeant dans des questions fondamentalement
liées au jeu d'acteur. En outre, le choix du
foyer d'accueil comme lieu de représentation
permet de développer les propos de Diderot au
coeur même des spectateurs qui sont répartis
aux différentes tables. Ainsi, deux comédiens
disent, jouent, commentent et illustrent ce texte tandis
que les interventions d'une épinette ponctuent
ce dialogue. Le premier interprète rend compte
des aspects les plus théoriques du discours de
Diderot par une très forte présence théâtrale
et le second adopte des mimiques outrancières
afin d'illustrer le reste du propos: "Le chemin
adopté par Antonio Díaz-Florián
depuis les premiers spectacles de son Atelier de l'Epée
de Bois est proprement stupéfiant. II est le
seul metteur en scène, à ma connaissance,
qui ait évolué en une dizaine d'années
à tel point qu’il en ait totalement changé
de genre" 52\ Cette création
est accompagnée par la reprise du Prince
travesti de Marivaux dans la petite salle, théâtralisant
ainsi l'intégralité du bâtiment
réaménagé par la troupe.
Le 18 juillet 1985, l'association loi
1901 nommée Atelier de l'Epée de Bois
devient une S.A.R.L. prenant officiellement le nom de
Théâtre de l'Epée de Bois. Cette
nouvelle structure juridique s'est imposée du
fait de l'envergure du lieu où travaille maintenant
la troupe, mais elle fait également suite à
l'accident survenu au Théâtre de l'Aquarium.
II s'agit donc, pour Antonio Díaz-Florián,
d'assumer personnellement ses responsabilités
de directeur de théâtre plutôt qu'elles
ne soient endossées, au niveau juridique, par
un président d'association. Cette même
année, Antonio Díaz-Florián met
en scène Maître
Puntila et son valet Matti de Bertolt Brecht. Le
choix de cet auteur est lié à un désir
militant, le projet consistant à aller jouer
ce spectacle dans les cours d'usines. Le dispositif
scénographique se limite donc à une malle
en osier installée sous une unique douche lumineuse,
mais les directions d'entreprises rendent impossible
cette tournée militante: "Ce n'est pas
tant le message politico-social qui nous a conduit vers
Brecht que le choix d'une pièce où le
théâtre tient une grande place. La transformation
constante du personnage révèle les facettes
complexes de l'être humain tout autant que les
structures sociales. C'est aussi et surtout le jeu du
déguisement, du masque, les changements d'attitudes
et de sentiments, selon l'état d'ivresse, de
désespoir ou d'angoisse que peuvent connaître
les individus et les sociétés" "6.
Le spectacle est donc donné au Théâtre
de l'Epée de Bois. |