Archives pour la catégorie se joue en Novembre 2024

EN ATTENDANT GODOT

À peine conçus, nous attendons. La naissance nous délivre de cette attente. Alors commence l’attente du devenir. C’est l’époque où une certaine insouciance nous permet de croire que la mort ne viendra pas. Les jours, les heures, les secondes passent et l’attente devient de plus en plus présente jusqu’à l’instant inévitable.

Entre-temps, nous aurons su profiter du peu de temps qui nous aura été imparti.

LES TIGRES SONT PLUS BEAUX À VOIR

L’écriture comme rédemption
Certaines écritures demandent à revenir, ou a venir à notre rencontre, c’est tout l’art de certains auteurs de nous parler de loin, et de nous éveiller à l’essentiel.

Encore une fois je m’attache à une femme qui écrit.
Après L’Homme-Jasmin d’Unica Zürn, après La princesse de Clèves de Madame de Lafayette, Jean Rhys (1890/1979), anglaise, née à la Dominique, ayant vécu à Paris où a commencé sa vie d’écrivain dans les années 20.
Une auteure qui m’a bouleversée jusqu’à garder en mémoire l’impact physique de sa découverte, et à ne céder en rien au désir de partager cette émotion.
Une auteure dont la vie a oscillé entre apparition magistrale et disparition incompréhensible de la scène littéraire, au point qu’on l’a crue morte de son vivant.

Ici pas d’histoires de cour, de grands de ce monde, mais plutôt des portraits de laissés pour- compte, qui avancent à visage découvert, en dehors de la machine, mais résistants, avides de justice et de liberté. Un parlement des invisibles.

D’un style à la tonalité inoubliable, l’écriture de Jean Rhys nous atteint toujours de manière inattendue, et nous laisse surpris, émerveillés.

En 1970, à l’occasion de la sortie en France de Les Tigres sont plus beaux à voir, Jacques Cabeau, critique littéraire écrit :
«Si trente ans après on redécouvre soudain les complaintes de Jean Rhys, ce n’est pas seulement pour son talent d’écrivain. C’est qu’elle dénonce la difficulté de vivre dans une société de la réussite obligatoire. Dans cette chronique des laissés-pour-compte, elle parle pour tous ceux qui ne sont ni toujours beaux, ni toujours jeunes, ni toujours dynamiques. À une société qui a fait du tigre dans le moteur le symbole de la compétition sauvage, Jean Rhys répond du fond du désastre des années 20, qu’en réalité les tigres sont plus beaux à voir que les hommes.»

De la littérature…
J’ai découvert Jean Rhys par un chemin dont le spectacle témoignera.
Jean Rhys, qui êtes-vous ? Un livre de Christine Jordis. En deuxième partie de ce livre, se trouve une interview de Jean Rhys par un autre auteur David Plante ; Elle est au crépuscule de sa vie, et lui à l’âge de tous les possibles. A l’origine de leurs rendez-vous, un contrat les liait : David Plante venait aider Jean Rhys à mettre de l’ordre dans sa mémoire et ses écrits qui allaient devenir son autobiographie inachevée: Souriez, s’il vous plaît qui paraîtra après sa mort.
Nous ferons la connaissance de Jean, et du jeune homme, au rythme de leur rendez-vous, sorte de fil conducteur, qui nous ramènera au présent.
La matière du spectacle aurait pu s’en tenir à ces rencontres.
Mais comme le théâtre invite à des chemins de traverses, et que je ne pouvais pas nous priver de la découverte de Jean Rhys, par quelques-unes de ses œuvres, où elle transcende magnifiquement sa vie, nous prolongerons la visite en s’aventurant dans ses nouvelles pour être encore plus proche de sa voix.

Entremêler les différents espaces de narration
Passer du présent au passé,
Se laisser porter par la puissance narrative de ces écrits.
Décliner les angles d’entrées,
Guider le spectateur dans ces contrées.
Se laisser envahir par la matière de la vie et de l’œuvre.
Voilà notre visée.

…Au plateau
premiers temps de répétitions
Chacun s’est confronté à l’oeuvre. Chacun a commencé à tisser un lien intime avec cette écriture, par des axes différents, suscités par la distribution dans l’adaptation.
Et un coude à coude s’est installé pour porter ensemble cette densité, où présent et passé, fictions et récits autobiographiques s’entremêlent et affluent comme des rafales, des bouffées d’air.
Des ponts nécessaires se sont inventés pour tenir l’avancée, sans éclats, et s’approcher de l’essentiel.

Ce spectacle part de la littérature et se prolonge par la découverte de ce qui ne peut se déployer qu’au plateau, par la magie du théâtre.
C’est une plongée dans les mondes narratifs et un chemin pris en commun vers la densité des éclats de cette œuvre.
Nous n’échapperons pas au trouble.
Il s’agira d’emporter les spectateurs avec nous vers la perception sensible de cette écriture qui va loin, très loin, au bord d’un précipice.
La puissance des fictions et le regard porté vers l’intérieur des âmes nous montrent la voie.
La musique nous accompagnera dans ce voyage que j’espère inédit.

Magali Montoya

LES CARNETS DE HARRY HALLER

« Il est des livres qui vous touchent et vous accompagnent. Le Loup des Steppes, dont sont extraits Les Carnets de Harry Haller, est de ceux-là ». Frédéric Schmitt a souhaité porter à la scène ce chef d’œuvre de la littérature allemande et le partager.

Dans ma jeunesse, j’avais déjà lu Peter Camenzind, Siddharta, Narcisse et Goldmund. Je comparais Hesse à Dostoïevski : chauds et intimes sentiments de révolte, désirs brûlants d’accomplissement de l’adolescence à l’âge adulte. Les Carnets aussi constituent un récit d’apprentissage, mais peut-on mettre en scène et incarner un texte aussi intime ? Peut-on faire passer de la scène au public les sentiments violents ou raffinés de Harry Haller ?

Le mieux était d’expérimenter ensemble. Il y eut trois étapes dans notre travail :

Notre choix, tout d’abord, s’est porté sur l’extrait complet intitulé Les Carnets de Harry Haller qui précède Le Traité du Loup des Steppes. Ce texte restitué fidèlement permet de partir à la rencontre d’un Harry incarné, terriblement vivant et lucide. Nous l’accompagnons dans sa première épopée nocturne qui préfigure et traverse le reste du roman.

Nous en proposons une interprétation précise : une sorte de road-movie « dans une obscurité lumineuse ». Un chemin révélant un personnage concret de théâtre, un homme confronté à lui-même : lutter contre son double, sortir héroïquement de chez soi, retrouver crescendo les sillages perdus de sa jeunesse et de sa foi en soi – comme créateur, à la faveur d’un vieux mur, d’un verre de vin, d’une pluie fine et froide sur le visage…

Nous avons ensuite travaillé sur des moyens scéniques privilégiant le champ libre à l’évocation. Un pupitre, une chaise, des ambiances sonores et des effets de lumières suggèrent – grâce au jeu – une mansarde sous les toits, un immeuble bourgeois, un quartier animé ou encore une rue déserte… L’espace vide, ou presque, nous rendait libres de façonner ce personnage dans son odyssée tourmentée : un corps contraint, puis déchaîné, méditant ou jubilant… un corps balloté par des contradictions toujours plus impérieuses.

Enfin, dans la foulée d’une résidence artistique en Bretagne, nous avons achevé notre parcours en présentant plusieurs fois la pièce devant un public restreint afin de finaliser le spectacle. Plusieurs personnes, émues, nous ont confié leur envie de lire ou de relire Le Loup des steppes.

Partager ce texte porteur de sens et communier sur son énergie de vie nous ont accompagnés dans notre travail artistique. »

Jean-Christophe Barbaud

VINCENT VAN GOGH, LA QUÊTE ABSOLUE

Au fil des tableaux qui se succèdent, Van Gogh parle.

Il se raconte dans les lettres qu’il écrit à son frère Théo. A travers elles, il lance son appel, crie sa faim de Dieu, sa soif d’absolu, l’exclusion, la solitude, le désir de créer, et son amour infini, jusqu’à la brisure, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin.

La meilleure description du jeu sublime et passionné du comédien reste certainement celle du journal Le Monde :

« Est-ce la ressemblance physique frappante avec son modèle, la passion qui semble l’habiter à chaque réplique… ?« 

En tout cas, une chose est sûre :

« Gérard Rouzier ne se contente pas simplement de jouer un rôle, il EST Vincent jusqu’au bout de sa pipe.« 

L’AVIS DU PUBLIC…

Moment magnifique…un tête à tête avec Van Gogh inespéré. Merci a vous. Quelle vérité ! Quelle pureté! Quelle émotion! Geneviève

Une grande vie servie par un grand interprète; Merci pour ces émotions. J-C R.
Je ne pourrai plus regarder un tableau de Van Gogh comme avant. Alain

L’avez-vous connu ?
Vous semblez l’avoir vécu. Merci de nous permettre de le vivre avec vous… Catherine

Merci pour ce choix et cette sobriété plus éclairante sur l’art, l’artiste et l’œuvre, que tout ce que je connais sur le peintre ne l’a jamais été jusqu’à présent. Catherine

Merci d’avoir remis dans le cœur d’une artiste un peu perdue, un peu de foi et de flammes! Charlotte

MÉNÉLAS REBÉTIKO RAPSODIE

« De Ménélas et d’Hélène, nous avons des idées, des points de vue qui tiennent souvent de l’arbitraire et du cliché. Le premier est toujours décrit comme un faible, un mou, voire un lâche. Le fait que son mari ne soit pas à la “hauteur” enlève à la fuite d’Hélène, toute force amoureuse. Elle ne part pas avec Pâris, mais elle fuit un type dénué de charme et de beauté. De ce fait elle devient l’archétype de la putain. Celle par qui viennent la discorde et la mort. On lui interdit le droit de disposer de son destin. Et dans cette période archaïque où la femme est l’objet de toutes les convoitises, il est pénible pour les hommes, encore aujourd’hui, de comprendre la décision d’une femme amoureuse.

J’ai voulu questionner, comprendre la solitude de Ménélas et redessiner à tâtons les contours de ce chagrin d’amour toujours occulté par la guerre de Troie. J’ai voulu convoquer une parole écrite, une langue dense et ardue, un langage poétique, lyrique, trivial.

C’est par l’incarnation et l’incantation, par l’art de jouer que tous ces modes deviendront du théâtre. J’ai voulu tendre, comme dans mon précédent spectacle Pénélope ô Pénélope, vers une langue française où les subjonctifs et les conditionnels ne sont pas dédaignés.

J’ai voulu remettre au centre le verbe, sans artifices. Ainsi dans la mise en scène, il n’y aura pas d’effets de quelque sorte que ce soit. Il y aura trois chaises, une table, un acteur et deux musiciens. Des rébètès.

Depuis longtemps je voulais faire un spectacle à propos de Ménélas et d’Hélène avec mon ami Grigoris Vasilas, bouzoukiste virtuose, et Kostas Tsekouras, guitariste hors pair. Tous deux jouent le Rébétiko dans le groupe Dromos. Le Rébétiko est une musique qui voit le jour en Asie mineure dans les années vingt. C’est la musique des bas-fonds, le blues de la Grèce. On y chante les amours perdues, les trahisons, les crimes d’honneur, l’alcool, la drogue. Les chants rébètes sont les derniers soubresauts d’une parole libre. N’ont-ils pas été interdits sous la dictature Métaxas ?

Oui, ils étaient trop subversifs ces chants, mais surtout ils étaient jugés trop orientaux. Les colonels fascistes rêvaient d’une Grèce occidentale. Le voisin Attaturc n’avait-il pas remplacé le fèz traditionnel par la casquette et surtout n’avait-il pas interdit les confréries soufies ?

Oriental était devenu une régression, il fallait être occidental à tout prix. Nous en voyons aujourd’hui les effets pervers. (Ce n’est pas l’idée « occidental » qui est perverse, mais bien entendu le « à tout prix ».) Il fallait briser les bouzoukis et les baklamas, interdire de radio la voix subversive puisque poétique du rébétiko. Les chants rébètes sont les derniers soubresauts de la tragédie grecque.

À maintes reprises Grigoris et moi nous sommes retrouvés en Grèce et ailleurs. Maintes et maintes fois autour d’une table nous avons chanté, dansé. Mais surtout nous nous étions fait la promesse d’un travail commun. Un spectacle : Ménélas rapsodie. Cette promesse nous allons la tenir, lui avec son bouzouki et sa voix venue des temps anciens et moi, avec mon écriture. »

Simon Abkarian