Dans Animaux, la grande autrice autrichienne Elfriede Jelinek fait violemment se confronter deux paroles, deux corps, deux voix, deux vies.
D’un côté, une femme seule, qui s’adresse à un homme absent. Elle veut lui parler d’elle, de ce qu’elle est profondément, de ce qu’elle ressent, de ses doutes, de ses désirs, de ses aspirations. Elle demande simplement à être aimé pour ce qu’elle est.
De l’autre, un homme, qui semble ne plus avoir rien d’humain. Sa parole sort de lui comme un fleuve charrie de la boue. C’est un vendeur de femmes, un trader du sexe, un dealer de corps. Ce que lui cherche ? Le maximum de clients pour un maximum de rendement.
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Animaux, de la grande autrice autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature en 2004, n’a jamais été mis en scène en France. Cette pièce, écrite en 2006, a été traduite par Dieter Hornig et Patrick Démerin et publiée en 2012 chez Verdier. Elle fut créée en 2007 à Vienne, avant d’être jouée à Berlin puis à Zürich.
La pièce se compose de deux monologues : une femme (Aurélie Youlia) puis un homme (Sylvain Martin) prennent successivement la parole.
La forme monologuée, qui compose l’essentiel du théâtre de Jelinek depuis plusieurs années, a pour but non seulement de casser les structures dramatiques classiques, mais également de faire entendre une parole sur la durée. Plus précisément, de faire entendre une pensée.
D’un côté, nous avons donc une femme seule. Elle s’adresse à son « singulier monsieur », que nous ne voyons pas. Les liens entre les deux ne sont pas clairement établi. Est-il son psy, son amant, son mari, ou simplement une représentation de la figure masculine ?
Cette femme est en proie à de multiples interrogations.
Dans ce flux de mots, elle parle essentiellement de l’amour. Qu’est-ce que l’amour, comment le partager, le donner, le prendre. Et finalement, existe-t-il ? Est-il possible entre deux êtres ? Et sous quelle forme ? Peu à peu, insidieusement, cette réflexion sur l’amour dérive en une réflexion sur le choix de mener sa vie comme on l’entend, la liberté d’être pleinement ce que l’on est ou aspire à être, et finalement la difficulté d’être tout simplement une femme dans ce monde, sans pour autant être considérée comme un sous-être, un objet sexuel ou un support d’humiliation. Sujet on ne peut plus brûlant. Jelinek nous rappelle ici la féministe viscérale qu’elle a toujours été.
De l’autre côté, nous avons le monologue hallucinant et halluciné de l’homme. Ce dernier ne s’adresse nullement à la femme. Et encore moins aux femmes. Mais tout son discours est entièrement centré sur elles. En effet, cet homme, sorte de cyber-proxénète, tout droit sorti d’un marché à la criée, d’une salle des ventes ou d’une place financière, propose au plus offrant toutes sortes de femmes, qui ne sont autres que des prostituées. Son catalogue semble être illimité : tous les âges et différents services sexuels sont proposés, comme on ferait son choix sur un menu de restaurant. Son monologue, terrible par son contenu, est aussi, paradoxalement, extrêmement drôle. Et c’est là tout l’art de Jelinek. Car Jelinek est aussi une grande autrice comique, chose qu’elle a toujours revendiquée.
À la comédienne et au comédien présent sur scène viendront s’adjoindre les deux musiciens de la formation Kostard Punk, Olivier Lagier et Frédéric Mauviginier, pour une performance live électro-punk-rock, là aussi bien dans l’esprit de Jelinek, et dont nous laissons la surprise aux spectatrices et spectateurs…
Un voyage théâtral et musical entre Mozart, Schubert, le Yodel autrichien, Caspar Friedrich, la Jeanne Dielman de Chantal Akerman, le Loup de Wall Street de Scorsese et la French Touch.
Sans oublier la beauté, la puissance, l’humour, la gravité et l’intelligence du texte d’Elfriede Jelinek, que nous avons le privilège de faire entendre ici pour la toute première fois.
Sylvain Marin