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LES TROIS SŒURS

La pièce débute par la fête d’lrina, un an après la mort de leur père, marquant la fin du deuil et le début, croit-on, d’une nouvelle vie. Un rêve habite cependant les trois sœurs : retourner à Moscou, la ville de leur enfance.

Cet appel, ce « à Moscou» d’lrina si essentiel pour moi, est devenu inaudible aujourd’hui. J’ai voulu en compagnie des acteurs du TTE interroger ce rêve d’lrina aujourd’hui brisé par le contexte géo-politiquedans lequel nous sommes plongés depuis plus d’une année.

Tchékhov a toujours été pour moi une terre nourricière, un auteur, un dramaturge qui m’accompagne dans mes questionnements et mon désir de théâtre.
Et comme le théâtre est un art du présent, il m’a semblé intéressant d’interroger Andreï, Olga, Macha et lrina sur le temps, sur la guerre, l’amour, l’incendie, le deuil, les arrivées, les départs, les déplacements, interroger le travail aussi, appelé lui aussi avec une telle ferveur par lrina.

Julie Brochen

DIEU NE FAIT RIEN POUR LES FAIBLES

A Zilina, en Slovaquie, en avril 1944, deux jeunes femmes, Marthe et Elsa, viennent de s’évader d’Auschwitz et elles ont pris contact avec le conseil juif de la ville. Au moment où la pièce commence, elles sont accueillies par un couple, Zabeth et Daniel. Ce dernier, Daniel, est un notable local (à la fois journaliste, instituteur, conseiller municipal et faisant fonction de rabbin) qui a été chargé de recueillir les témoignages des deux jeunes femmes. Sur ces entrefaites, arrive Jacob Epstein, un rabbin de Bratislava, qui a été contacté pour accompagner Daniel dans sa tâche. On comprend que Zabeth et ce dernier, Jacob, se connaissent déjà mais Jacob ne tient pas à ce que cet élément soit divulgué. Les quatre journées qui suivent vont être entièrement consacrées aux entretiens entre les jeunes femmes et les deux hommes, entretiens menés de façon individuelle : Jacob avec Marthe et Daniel avec Elsa. Les hommes, et surtout Jacob, laissent percevoir des suspicions à l’égard des jeunes femmes, essentiellement parce que leur témoignage, ce que rapportent les jeunes femmes, intervient à une époque où les alliés sont peu, ou mal, informés de la solution finale.

Peu à peu, au fur et à mesure, les entretiens vont prendre la forme :
1 – d’un interrogatoire policier, ou de l’instruction d’un procès, avec pression et intimidations.
2 – d’un réquisitoire mené essentiellement par Marthe, la plus précise et la plus affirmée des deux femmes, qui va parvenir à convaincre les hommes de la véracité de leurs propos
3 – d’un vaudeville bourgeois avec la tentative maladroite de séduction menée par Daniel sur la personne d’Elsa.

DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez, ni que vous l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser. »

« Certes, ainsi que le feu d’une étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter : pareillement plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les gorge ; ils se fortifient d’autant et sont toujours mieux disposés à anéantir et à détruire tout ; mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point; sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nus et défaits: semblables à cet arbre qui ne recevant plus de suc et d’aliment à sa racine, n’est bientôt qu’une branche sèche et morte. »

« Souffrir les rapines, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul ; nommerons-nous cela lâcheté ? » 

« Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! C’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. »

« …si l’on voit, non pas cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement aucun, les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons – nous cela ? »

« N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants,  ni leur vie même qui soient à eux ? »

« Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. »

Étienne de La Boétie